Philippe Chancel

Transition

Magopa, région du Nord-Ouest

Juillet – Septembre 2012

Interview avec Jeanne Fouchet-Nahas

Philippe Chancel s’est rendu dans la région de Magopa, province du Nord-Ouest, à 250 km à l’ouest de Johannesburg. Le sujet de la commande concernait la difficile question du retour et de la restitution de la terre (« Black Spots ») aux Noirs qui furent forcés de quitter leurs villages en 1984, à cause des déplacements forcés qui eurent lieu sous l’apartheid. Aujourd’hui, la région est occupée par d’importantes sociétés minières qui extraient le diamant et surtout le platine. Leur développement a suscité la migration de populations noires installées pour la plupart dans des townships. Le 16 août 2012, le mouvement de grève des travailleurs de la mine de platine de Marikana, qui revendiquaient des augmentations de salaire et de meilleures conditions de travail, a fini dans un bain de sang, faisant 34 morts et 78 blessés parmi les grévistes. Philippe Chancel est allé à Marikana avant et après le drame. Il a suivi les manifestations, a réalisé les portraits de gens dans la rue, chez eux ou au travail, et a photographié les roches pulvérisées de la mine. Ses images rythmées, chromatiques, résonnent comme autant de fragments de réalités éclatées. 

PC: En Afrique du Sud, la question humaine à l’épicentre de ma démarche documentaire, a touché toutes les cordes sensibles du politique, de l’économique et du social. Le Social Landscape Project répond à une commande dans le champ de la photographie documentaire, avec la liberté que cela implique d’un point de vue artistique et non strictement informationnel. En duo avec le photographe sud-africain Thabiso Sekgala, nous sommes allés à Magopa, région dite du Nord-Ouest, dont la localisation précise a disparu des cartes depuis longtemps. Ancien territoire tswana, ses habitants en furent chassés par l’arrivée de fermiers afrikaners aux XVIIIe et XIXe siècles. Il reste aujourd’hui quelques rares fermes dans la région, les autres ont été englouties par d’importantes sociétés minières qui exploitent à grande échelle les richesses du sous-sol en diamant et surtout en platine. Les concessions d’Anglo American, comme celles d’Impala Platinum ou de Lonmin à Marikana, sont devenues dantesques. Elles ont entraîné des migrations de population considérables et la création de villes champignons comme Rustenburg, de townships et autres « hostels » (baraquements payés par l’industrie minière). Le paysage, quasi vierge pendant des siècles, a été bouleversé, constellé de gigantesques dams – l’équivalent des terrils pour les mines de charbon.

JFN: Vous étiez à Marikana juste avant et juste après les évènements tragiques d’août 2012. Comment cela s’est-il passé pour vous ? 

PC: Juillet 2012, les grèves n’avaient pas encore commencé. J’étais en Asie le jour du massacre de Marikana, le 16 août. J’ai été choqué de voir sur CNN les mineurs abattus comme des lapins par des militaires lourdement armés. Un véritable massacre selon l’avis même des médias sud-africains. A mon retour en septembre, j’ai photographié les manifestants qui ont fini par obtenir en partie gain de cause, grâce à la pression de l’opinion. De nombreux médias étaient présents, ainsi que les forces de l’ordre qui occupaient durement le terrain. Thabiso, Matt notre assistant et moi-même étions livrés à nous-mêmes au cœur de cette situation exceptionnelle, ce qui était très nouveau pour moi car je m’intéresse généralement davantage aux conséquences des évènements qu’à leur actualité. Je me suis laissé guider par tous les courants contradictoires qui ont nourri ma conscience de photographe dans ces moments si intenses. 

JFN: Qu’avez-vous voulu montrer en particulier ? 

PC: Le combat d’Etienne Lantier dans Germinal d’Emile Zola, incarné dans la puissance du cri de ces milliers de travailleurs des mines de platine. J’étais surpris et bouleversé par la force de leur refus, de ce cri qui semblait venir des profondeurs d’une histoire si longue, si oppressante, qu’il était impossible de rester indifférent. Ce séjour fut l’occasion d’enregistrer ce rappel cruel que notre monde recèle encore dans ses plis toute la misère d’utopies avortées. 

JFN: Quelle a été la part d’intuition à ce moment-là ? 

PC: La part intuitive est non-négligeable dans ma manière de travailler. J’en tire beaucoup d’énergie sur le terrain. Ce n’est pas seulement mon appareil qui opère en mode automatique, c’est toute une maïeutique de l’image qui se met en place. J’ai alors la double sensation de perdre le contrôle tout en le gardant. C’est ce que j’ai ressenti à Marikana lors des manifestations où tout allait si vite qu’il était vraiment difficile d’apprivoiser le chaos sans, disons, un troisième œil. J’ai esayé d’éviter tout pathos dans mes images, en opérant à la manière d’un chirurgien, avec le plus de précision possible, afin de rendre les situations transparentes et authentiques. C’est une quête presque impossible de concentrés de réalité. 

JFN: Vous avez également réalisé de nombreux portraits des habitants de la région. Le portrait est-il pour vous un mode de représentation du paysage social ? 

PC: Le caractère humain est l’élément dominant de cette série. J’ai retrouvé à Marikana la fierté et l’extraordinaire énergie de la population de Haïti, où j’étais allé en 2010, qui ignore les ruines pour affronter la dureté de la vie avec le sourire. C’est une grande leçon de courage et de dignité qu’on prend en pleine gueule ! Presque tous les portraits que j’ai réalisés des Blancs ont eu lieu dans leur espace privé, tandis que les Noirs posaient devant leur maison, au travail ou dans la rue, souvent à deux ou en petits groupes. Cette dichotomie et/ou manichéisme Noir/Blanc se retrouve dans la composition binaire de mes photographies qui se traduit aussi bien par une dualité de présence, une simple ligne d’horizon qui sépare, ou les jeux de couleurs des maisons. C’est aussi le rythme binaire du rock and roll ! 

JFN: Vos photos sont en effet très rythmées. Comment cela se passait-il avec les gens que vous photographiez? 

PC: La présence de Thabiso à mes côtés a bien sûr facilité les contacts et les rencontres. Mon statut de Blanc n’a pas entravé la bonne marche de ce que je souhaitais faire. Les Sud-Africains considèrent souvent que c’est leur accorder de l’importance que de les photographier. Ils perçoivent aussi la dimension ludique de la prise de vue. J’ai improvisé un studio en plein air à Rustenburg au petit matin, où, après avoir campé mon appareil sur pied, j’ai assisté à un véritable défilé de gens qui partaient au travail et qui s’arrêtaient le temps d’une pose devant mon objectif, juste pour le plaisir. 

JFN: Les photographies de paysages de roches ont un aspect très esthétique, par le jeu des couleurs et des matières, par la géométrie. Est-ce pour faire passer un message fort ? 

PC: La beauté des grands espaces est à couper le souffle dans cette région du Nord-Ouest. Je ne pouvais rester insensible face à ces étendues mises à vif par la brutalité de l’industrialisation minière et sa façon d’opérer en retournant littéralement leur surface. Cette roche grise pulvérisée, concassée ou en blocs, issue des entrailles de la terre, qui contraste avec l’aridité rougeoyante des reliefs naturels, m’a fasciné. Pour moi, cet esthétisme renforce la violence du sujet, et non le contraire. La ségrégation raciale en Afrique du Sud, qui a provoqué, entre autres, la création de bantoustans, engendre encore aujourd’hui, et de manière quasi inconsciente, un morcellement des territoires entre les populations inscrit dans la couleur charnelle de la terre. Mais derrière toutes ces apparences, l’extrême complexité de ce pays oblige à l’humilité celui qui ne fait qu’y passer.   

Magopa, North West Province 

2012, July – September 

Interview with Jeanne Fouchet-Nahas 

Philippe Chancel went to the Magopa region in North West Province, 250 kilometres west of Johannesburg. The commission that brought him there involved the thorny issue of the contemporary restitution of land (the so-called “Black Spots”) to Blacks who had been compelled to leave their villages by the apartheid-area “forced removals”. Today, big mining companies extracting diamonds and especially platinum have taken over the area. Their expansion has spurred the migration of black populations living mainly in townships. In 2012 Marikana platinum miners went on strike for higher wages and better working conditions. 

On 16th August of that year their movement ended in a bloodbath that left thirty-four miners dead and seventy-eigh injured. Chancel went to Marikana before and after the tragedy. He followed the demonstrations, made portraits of people in the street, at home and at work and photographed the mine’s pulverised rock. His rhythmic, chromatic images resound like fragments of shattered realities. 

PC: A commission like this cannot be turned down. It was an honour for me and I saw it as a recognition of the road that I’d travelled. I also agreed to participate in the project for political and historical reasons. In South Africa, the human question, which is the epicentre of my documentary approach, hits every nerve, political, economic and social. The Social Landscape project was a documentary commission, with the freedom that implies from an artistic and not just an informational point of view. The South African photographer Thabiso Sekgala and I went together to Magopa, in North West Province, the exact location of which was wiped off the map long ago. It had been Tswana territory until Afrikaner farmers came in the eighteenth and nineteenth centuries and drove the inhabitants off their lands. The area still has a small number of farms but the huge diamond and particularly platinum-mining companies have swallowed up the rest. The Anglo-American, Impala Platinum and Lonmin concessions in Marikana have become apocalyptic visions. They have led to widespread population movements and the creation of townships, “hostels” (barracks built by the mining companies) and the cities that seem to have sprouted up overnight, like Rustenburg. Huge tailings dams – the equivalent of slag heaps for coal mines – have scarred a landscape that had remained almost virgin territory for centuries. 

JFN: You were in Marikana just before and after the tragic events of August 2012. What was that like for you? 

PC: During my first trip to South Africa, in late July 2012, the strikes hadn’t begun. I was in Asia on 16th August, the day of the Marikana massacre. On CNN I was shocked to see miners being slaughtered like rabbits by heavily armed soldiers. Even the South African media called it a massacre. When I went back in September I photographed the demonstrators, who did achieve a degree of success in the end because of the pressure of public opinion. A lot of media were there, and the police forces were also omnipresent, aggressively occupying the area. Thabiso, our assistant Matt and I were left to our own devices in the midst of this unbelievable situation, which was totally new to me, as I’m usually more interested in the consequences of events than in how they occur. I allowed myself to be guided by all the conflicting currents that nurtured my consciousness as a photographer during those intense times. 

JFN: What did you want to show in particular? 

PC: Etienne Lantier’s combat in Emile Zola’s Germinal, embodied by the powerful cry of thousands of platinum miners. I was so surprised and moved by the strength of their refusal, by the cry that seemed to come from the depths of such a long, oppressive history, that it was impossible to remain indifferent. The trip was an opportunity to recall and record the cruel fact that our world continues to conceal within its folds all the misery of stillborn utopias. 

JFN: What part did intuition play in that context? 

PC: Intuition plays an important part in my way of working. I draw a lot of energy from it out in the field. It’s not just my camera running on automatic mode, a whole maieutic of the image is put into place. That’s when I have the dual sense of losing and maintaining control at the same time. That’s what I felt in Marikana during the demonstrations, when everything was going so fast that it was really hard to organise the chaos around me without, let’s say, a third eye. I tried to avoid any pathos in my images by operating like a surgeon, as precisely as possible, in order to make the situations transparent and authentic. It’s almost impossible quest for concentrates of reality to somehow achieve a kind of universality. 

JFN: You also made many portraits of local people. Is the portrait a way of depicting the social landscape for you? 

PC: The human character is the crux of this series. In Marikana I found the same pride and amazing energy I had found in the people of Haiti, where I went in 2010. They ignored the ruins and confronted the cruelty of life with smiles on their faces. That taught me a lot about courage and dignity. I made almost all the portraits of Whites in the private space, whereas the Blacks posed in front of their houses, at work or in the street, often in two or in small groups. This dichotomy and/or Black/White Manichaeism can be found in my photographs’ binary composition, which can be so effectively translated through a duality of presence, a simple horizon line that separates or the interplay of the colours of the houses. It’s also the binary rhythm of rock and roll! 

JFN: Your pictures certainly have a lot of rhythm. How easy was it to photograph the people you met? 

PC: Of course, Thabiso’s presence by my side facilitated contacts and encounters. Being white did not keep me from doing what I had set out to do. South Africans often think that if you take their picture, you consider them important. They also perceive the fun side of photography. I improvised an open-air studio in Rustenburg at daybreak, when, after setting up my camera on a tripod, I witnessed a veritable parade of people leaving for work who stopped long enough to pose in front of my lens, just for fun. 

JFN: The geometry and the interplay of colours and materials in your photographs of rocky landscapes have a very aesthetic aspect. Are you trying to convey a powerful message here? 

PC: The wide open spaces in the North West are breathtakingly beautiful. I couldn’t remain insensitive to how the brutality of industrial mining rips open these vast stretches of land and literally turns the Earth inside out. I was fascinated by the contrasts between the pulverised grey rock from the bowels of the Earth, crushed or in blocks, and the natural relief’s reddish aridity. This aestheticism intensified the subject’s harshness for me, rather than the other way around. Racial segregation in South Africa, which led to the creation of bantustans, among other things, is still, and almost unconsciously, causing a fragmentation of the land between populations inscribed in the earth’s colour. But behind all these appearances, the country’s extreme complexity compels humility in anybody who is just passing though it.

in catalogue Transition, Editions Xavier Barral, 2013