Philippe Chancel

Arirang

Arirang est un spectacle de masse dont la Corée du Nord s’est fait une spécialité. Il a lieu dans le stade du 1er mai , ce spectacle rassemble plusieurs milliers de gymnastes qui effectuent de manière coordonnée des figures, souvent complexes, sur un accompagnement musical. Surtout chacun de ces spectacles est accompagné, en arrière plan, par de la présentation d’images de propagandes. Ces images fascinent car elles résultent de l’action conjointe de milliers de figurants qui selon un décompte précis ouvre devant eu de vastes plages de couleurs relié comme les pages d’un livre . L’ensemble de ces milliers de cartons, comparables à des pixels, forme au final une image de propagande accompagnant le spectacle des gymnastes. Il semble que cette tradition soit née dans les années 1960. « L’Ere du Parti du travail de Corée » créé en 1961 est longtemps resté dans les mémoires. Mais depuis peu, ces spectacles ont atteint un degré de sophistication sans équivalent dans le monde. Ils ont lieu chaque année durant la période estival généralement mais peuvent être annulées à la dernière minute. Les représentations s’étalent sur deux semaines.

La synchronisation entre les milliers de gymnastes danseurs et figurants, les « pixels vivants »de l’arrière plan, la musique et les effet pyrotechniques sont hallucinants. Vous avez face à vous 180 minutes de spectacle complet, sans temps mort, sans pose. La fluidité est remarquable. L’exécution est parfaite ; la perfection semble atteinte . Quant au public – près de 120 000 personnes – il adhère avec vénération aux différents tableaux. L’histoire reste toujours un peu la même. Tout débute avec l’apparition de la Corée aux temps anciens. Mouvements et images proposent alors une image traditionnelle et finalement assez symbolique de la Corée avec ses légendes. Ces mythes fondateurs devoilés le spectacle bascule immédiatement dans un registre bien plus politique avec l’apparition et l’avènement du leader bien aimé kim il-sung. Il faut savoir qu’en Corée du Nord, nous sommes aujourd’hui seulement en l’an 97 du juché . Le monde a commencé avec sa naissance et sa présidence décrété éternelle à sa mort en 1994 se poursuivra jusqu’à la fin des temps qui verront la victoire du communisme. La suite du spectacle est donc à l’aune de ces préceptes. Défilent plus ou moins rapidement des armées de paysans victorieux, de travailleurs épanouis dans la réalisation du communisme. Une énorme place est laissée aussi à l’enfant, à son image, à sa capacité à poursuivre le rêve et le combat de ses aînées. Petit à petit, les gymnases réalisent des figures de plus en plus complexes, de plus en plus acrobatiques, construisant des tours, des ensembles précaires, figurant soudain une fleur, une armée en marche… De vrais parachutistes tombent de la voute. Un gigantesque drapeau se déploie lentement. Quant aux effets lumineux, ils sont aussi hors normes. Des projecteurs suivent les groupes avant de basculer vers le ciel laissant penser à quelques vieilles actualités sur la dernière guerre mondiale montrant la défense anti-aérienne nazie luttant contre les bombardements de la RAF. La fin est une apothéose ou apparaît un planisphère gigantesque et la péninsule Corée restituée par des milliers de danseuses qui se font corps . Evidemment la Corée du nord y est au centre, en rouge.

L’apothéose du final est une immense pièce montée à la chorégraphie à rendre jaloux Hollywood. D’ailleurs, elles font penser à des pom-pom girls en moins déluré. J’ai assisté à ce spectacle deux fois. Immédiatement, je me suis demandé d’où venaient ces milliers de figurants. Ce sont des majoritairement des jeunes issus de la ville. Dans le jours suivant, j’ai croisé dans les rues des dizaines de groupes en répétitions. Ils passent l’année à répéter, à ajuster leurs mouvements, à les coordonner avec la plus grande précision qui soit. Le nombre de spectacles comparables est impressionnant. Vous pouvez en voir au Palais des enfants, au Théâtre national de la danse, et même en province, toutefois à des échelles moindres.

L’idée d’aller en Corée trouve sa logique dans mon parcours. Jeune photographe, j’étais fasciné par les pays du bloc communiste. Ils incarnaient le franchissement d’un interdit, interdit de pouvoir vraiment témoigner des conditions de vie et d’attester des contradictions idéologiques alors visibles. Leur fermeture constituait un attrait et me poussait à vouloir transgresser ces difficultés. A l’époque, c’est-à-dire au début des années 1980, mes reportages en Pologne, Roumanie et en URSS résultaient de simples commandes. Dans les années suivantes, j’ai ressenti le besoin de m’éloigner des dictats de la photographie de reportage.

Je m’interrogeais sur les conditions d’apparition d’une image. Ma pratique est devenu plus exigeante. L’objectivité ne me semblait plus un critère de vérité et je cherchais à donner une efficacité nouvelle aux incertitudes de l’expérience. Affirmer la complexité photogénique du visible n’était pas suffisant. Cela ne pouvait que passer par l’exposition des contraintes sociales, contraintes souvent souterraines et qui pouvaient affleurer dans des sujets à priori anodins comme les vitrines de magasins , un travail entamé en 2001,ou une pratique plus largement documentaire à la rencontre d’artistes plasticiens de tous bords . Dans cette évolution, je gardais au fond de moi, l’envie de me confronter une fois encore à la dimension idéologique et hérétique d’un pays communiste. De nos jours, seuls deux pays permettent cela : Cuba et surtout la Corée du Nord. Par un curieux concours de circonstance, j’ai rencontré un capitaine d’industrie qui pouvait me faciliter les démarches et m’obtenir les autorisations nécessaires pour ma venue dans ce pays en tant que photographe. J’ai immédiatement profité de l’occasion. Avant même ma venue, s’est imposé à moi le sentiment qu’il ne fallait pas lutter, pas chercher à faire des images sous le manteau ou à la sauvette. Au contraire, c’est en suivant la ligne officielle, en acceptant les règles qui m’étaient fixées qu’il était possible de faire surgir des choses. En Corée du Nord, ce qui est caché est de toute façon hors d’atteinte. Au contraire c’est en montrant la réalité quotidienne qu’il est possible de rendre visible et palpable les ressorts du régime. Une telle neutralité peut dans ce cas précis avoir une force extraordinaire, laissant transparaître en creux combien ce régime fonctionne comme une machine hallucinatoire brisant tout un peuple, réduisant le réel à un spectacle. 

La Corée du Nord doit être pensée comme une sorte de parc national du communisme. Vue de l’extérieur, c’est un camp d’emprisonnement. De l’intérieur, cela reste un musée à ciel ouvert où tous sont à la fois acteurs et spectateurs. Dans ce dernier bastion d’une idée du communisme le plus autoritaire, on atteint une catharsis jamais atteinte , celle où la vie et le réel sont aux ordres d’un idéal politique. C’est pourquoi, en réalisant mes prises de vue, je pensais que ces images deviendraient le cœur et la moelle d’une sorte de livre de propagande à l’envers. Sur place, aussi curieux que cela puisse paraître, les autorités m’ont laissé libre de faire les images que je voulais. Aucunes conditions, aucun diktats n’étaient imposé. Seule condition : leur présenter mes images. C’est dans ce contexte que j’ai assisté deux fois de suite au spectacle Arirang.

Photographiquement, il me fallait faire un choix, réfléchir à l’endroit ou je devais me placer. De ma décision dépendaient toutes les images, tous les cadrages. La force de cette mise en scène politique m’a conduit à choisir un axe central, assez bas. L’idée consistait à me rapprocher le plus possible de la vision qu’avait le dictateur. Sa tribune était juste derrière moi, légèrement plus haut. J’ai cadré assez large de façon à saisir l’ensemble de la scène. Fragmenter la prise de vue, réaliser des zooms aurait entraîné les images vers autres choses. On aurait observé l’attitude de ces figurants, leurs expressions. Je tenais à garder l’effet de masse, à pouvoir réagir à chaque nouvelle surprise, à chaque enchaînement, à cette fluidité continue. Même la personne la plus rétive à ce système politique ne peut qu’être stupéfait et séduit par la perfection des chorégraphies. C’est cela que je voulais faire partager. 

De plus, j’ai rapidement eu le sentiment que seul les plans larges donnait ce sentiment d’irréalité qui était alors le mien. Je voyais tout cela comme un échos à ce monde virtuel qui agite notre quotidien en Occident. Ici, le virtuel est le réel. Ils ne forment qu’un. On est face à une réalité humaine sans commune mesure avec tout ce que l’on connaît. L’utopie communautaire qui fut un moteur idéologique du XXe siècle trouve là son aboutissement : un spectacle, un simple spectacle. On pourrait d’ailleurs tracer quelques parallèles avec ce qui se passe, selon des modalités très différentes, dans certains rassemblements de masse aux Etats Unis. Les deux extrêmes politiques nous fournissent finalement des divertissements similaires. 

Une chose est pourtant absente de ces images : la présence du leader. Lors de la première, auquel j’ai assisté, il était là. Il se passe quelque chose d’unique que je n’ai malheureusement pas pu saisir faute d’appareil photos – ils m’avaient été confisqué. À la fin du spectacle, les milliers de jeunes filles de la chorégraphie entrent soudain en transe face à Kim Jong-il en uniforme de travailleur et chaussure à talonnette qui se lève pour les saluer. Elles se tiennent debout, les bras levés vers lui, comme en prosternation. Et cela dure, dure. Lentement, le malaise s’installe, la tension est trop forte, trop longue, elle ne semble pas vouloir s’arrêter. Cela devient oppressant. C’est une sorte de râle, entre la douleur et la jouissance. Jouissance de voir l’être adoré, vénéré. Douleur de ne pouvoir lui offrir mieux, de ne pouvoir l’approcher au plus près. Petit à petit les officiels dans les gradins font de même. Cela ressemble à une vague, qui monte, se retire pour prendre une nouvelle force. J’estime à plus de vingt minutes ce débordement hystérique. Pendant ce temps, il se tient debout et salue. Puis, soudain, il s’éclipse. En ressortant, comment ne pas penser à la somme des sacrifices nécessaires pour obtenir un tel résultat. L’humain est nié. Dès lors, on comprend mieux ce sentiment contradictoire de fascination et de répulsion que l’on éprouve simultanément dans ce pays. La Corée du Nord se présente toujours comme un spectacle continu, spectacle aux moyens spectaculaires. Mais il faut bien cela pour masquer anesthésier temporairement le mal de tout un peuple totalement soumis.

Damien Sausset